les coins de Lilou

l'écriture est la seule forme parfaite du temps. Le Cléziot

La tache de bleu

3 Commentaires


Oui oui, c’est bientôt la rentrée des classes et pour certains ce n’est qu’un lointain souvenir.

Alors, pour rafraîchir ces périodes scolaires si différentes des nôtres :

la préface de Daniel Picouly de l’album « Le temps des écoles » de Christophe Lefébure. 

Edition Hazan( 2003)

photo école  le temps des écoles

photo tirée de l’album : « Le temps de l’école »

 

M’sieur ! M’sieur ! Il a renversé tout le bleu !

Celui qui vient de me moucharder à notre maître d’école, c’est Delac. Le premier de la classe.

Premier en CM2. Premier en tout. Même en cafardage, bavardage et rapportage. Ce lèche –botte épuiserait un dictionnaire de synonymes à lui tout seul. Tiens ! il faudra que je lui ressorte ça à la récréation… Espèce de synonyme ! … ça lui coupera le sifflet à roulette. Dans la cour, il n’est plus le premier du tout : les billes, la toupie, le déli-délo, les osselets, la momie, le gendarme et le voleur, le football…. Tout ça, c’est du javanais pour lui. Il préfère réviser ses conjugaisons. Surtout les compliquées à trombones et pistons… « Delac est un parfait du subjonctif… »,  avait dit une jour monsieur Brulé, notre maître. D’accord, Delac parle la langue couramment et sas accent. Mais cette fois, il fait sobre, et me montre du doigt, Un index translucide, délavé aux leçons particulières de piano.

Moi, je fais celui qui n’est pas concerné. Tranquille à côté de la carte de l’Afrique à la hauteur de Conakry. C’est ma place au piquet. Ma préférée : sur l’estrade, les mains dans le dos, la tête baissée. Je sens au-dessus de moi sur le tableau noir, la phrase de morale qui me fait comme une couronne d’épines. Pire qu’au caté !

 Tout ça pour une vague histoire de boulette trempée dans l’encre. Mais je ne me plains pas. On est bien ici. Je respire l’odeur de craie, d’encre, de colle, d’encaustique et d’Einstein. C’est le poisson rouge de la classe. Il s’appelle comme ça parce que, d’après notre maître, un autre Einstein, Albert, avait dit : après une vie passée dans l’eau que sait un poisson rouge de son élément ?  Bien moins qu’un élève de CM2… Depuis, dans la classe, on est tous fiers d’en savoirs plus qu’Einstein. Surtout que son eau verdâtre commence à sentir. Il faudrait la changer. La mienne aussi. Je transpire.  « Il-est-vrai », comme dirait Delac,  que le maître me fixe avec un regard exprimé en degrés Fahrenheit. On avait appris en leçon de choses que Celsius c’était moins grave que Fahrenheit. Peu importe, ça allait chauffer pour mon thermomètre.

« -C’est toi qui a fait ça ?

Le ça, c’est le bleu. Une tache bleue. Une énorme tache bleue qui s’étale sur le bureau. Comment expliquer au maître ? J’étais tranquille, puni, paisible dans la classe vide pendant la récréation. Dehors, il ya avait un joli ciel de cumulo-nimbus. Mais j’essayais de me concentrer sur ma mission : agrandir au crayon noir, sur la carte de l’Afrique,  l’île de Gorée. J’avais entendu dire qu’un jour, les esclaves enlevés de leurs villages reviendraient chez eux. Forcément, ils passeraient par ce point minuscule au large de Dakar. Autant qu’ils aient le plus de place possible. Donc, je préparais le Grand Retour, quand le monsieur-à-tout-faire est arrivé pour remplir les encriers. Il ressemblait à Nestor, notre squelette de sciences naturelles, avec en plus une blouse grise et un béret. Il nous faisait un peu peur, mais savait tout réparer, même le projecteur de cinéma pour Laurel et Hardy. Alors on lui pardonnait ses sourcils de chauve-souris. Je l’observais dans la classe vide  On aurait dit un garçon de café qui servait des calvas bleus à des fantômes. Toutes la salle de classe était restée en place et attendait la fin de la récréation : les cartables, les livres de lectures ouverts, les plumiers. Le mien était le plus beau. Le seul en duralumin. C’est le p’pas qui l’avait fabriqué à Air France. Je surveillais la Factotum comme disait Delac. Des fois qu’il ait voulu toucher à mon trésor. Mais il semblait ne rien voir. Pourtant, il y avait des boîtes pleines de bons points qui m’auraient été bien uitles le dernier vendredi du mois : le jour du Grand Décompte. Lui s’en moquait. Il passait de pupitre en pupitre avec sa bouteille fuselée à bec d’étain.  A chaque fois, une rasade bleutée, un tout de poignée et un coup de chiffon sur l’œil de porcelaine de l’encrier. L’odeur d’encre fraîche me faisait penser à l’ogre du Petit Poucet. En ce moment, je rêvais d’égorger Delac avec un plume Sergent Major. Un jour, il avait essayé de me faire croire que son nom s’écrivait avec une particule… De Lac… et qu’il avait du sang bleu dans les veines. On allait bien voir. Et qu’il ne compte pas sur ma collection de buvard-réclames !

Le monsieur-à-tout-faire avait presque terminé la dernière rangée quand la maîtresse des C.P l’avait appelée au secours. La poignée de son guide-chant était restée coincée. Il était parti avec elle en laissant son chiffon et la bouteille d’encre sur son bureau. De près, elle était encore plus belle, surtout le bec gravé d’un oiseau comme les bonbons de La-pie-qui-chante. Plus belle, mais surtout, posée à côté de la pile de nos cahiers de leçons. Le maître ramassait chaque matin et les corrigeait pendant la cantine. J’avais réussi à glisser le mien en dessous. Je n’étais pas pressé que le maître s’aperçoive que je n’avais pas fait mon travail…

« Encore ! La prochaine fois, je convoque tes parents… » J’étais bon pour la tourlousine  du p’pa et la confiscation des crampons. Alors, sans le faire exprès, j’ai un peu poussé la bouteille d’encre du coude, après avoir machinalement ôté le bec d’étain… Floc ! … 9a avait juste fait un petit floc ! sur le bureau. J’avais rêvé d’un immense vague bleue qui emporte les cahiers de leçons, le bureau, la classe, l’infirmière et ses piqûres mais surtout ce traître de Dulac. Il ne restait que son doigt accusateur qui dépasserait des flots. Emporté le mouchard et l’école toute grise ; ne resterait que la cour de récréation comme un petit radeau pour partir où on veut.  L’école fait la bleue !  Une école buissonnière… A la myrtille pour les filles et au chardon pour les garçons ! …

M’sieur ! M’sieur ! Vous voyez, il a renversé tout le bleu. Le maître s’était précipité pour sauver les cahiers de leçons. Il tenait le mien entre le pouce et l’index et l’gouttait au dessus de la paillasse.

         Tu as de la chance… Il est intact.

Depuis ce jour-là, mes souvenirs d’école sont pleins de jolies taches de bleu un peu partout. Comme les grains de beauté dans le noir et blanc.

Ah je vois d’ici que le mémoire vous revient….  Je m’inspirerais  de cet album de temps en temps….

3 réflexions sur “La tache de bleu

  1. Tu as été très inspirée 🙂
    C’est la rentrée
    Bonne journée 🙂

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  2. un super texte on s’y croirait dans ce temps ancien avec encrier et tout le reste même le bonnet d’âne!!!¨¨ me souviens. Bisesss

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  3. Bonjour Lilousoleil,
    que de souvenirs dans ce texte, les blouses, l’encre dans les encriers, tout, la carte, l’estrade et le piquet, qui ne l’a pas connu, enfin il y en a.
    Bonne journée
    Bises.

    Ps: Pour répondre à ta demande de participation à la communauté de la musique, il faut cliquer sur le logo qui est sur le coté, « La musique en nous » et activer « rejoindre », là tu déposes ta demande que je validerai.
    Bises.

    En cas de difficulté, le lien peut remplacer la demande et je le partagerai.

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