L’homme au complet gris


Chapitre 1 – Récit de Laurine

Je suis arrivée au salon « Un temps pour soi »,  six minutes en retard après la pause de  midi . Je fus appelée, in petto, dans le bureau de madame Sylvie que nous appelions entre nous la mère Silo. Je laissais mes collègues de la coiffure ricaner béatement. J’eus le temps de faire mine de leur lancer un mouchoir en papier en guise de projectile et c’est, munie de mon agenda planning, que, prenant une profonde inspiration, je frappai à la porte du bureau. Mais où allai-je bien encore trouver une plage pour un RDV. Les heures supplémentaires commençaient à s’additionner dangereusement pour ma patronne ; elle ne rechignait jamais à les rémunérer mais quand même ; tant mieux pour  mon bas de laine qui se remplissait.
J’entendis une sorte de grognement qui signifiait « Entrez ».
Aussitôt, le regard d’aigle de la mère Silo me déshabilla.
Ce matin, j’avais enfilé un jean délavé et une chemise à carreaux écossais flottant sur mes hanches. J’avais chaussé des bottes de cuir à talons ce qui ne lui plut pas vraiment. Pour elle, c’est sûr j’étais dépenaillée ; la boss tient à la tenue impeccable de ses esthéticiennes et coiffeuses. Faut dire qu’elle-même, est toujours tirée à quatre épingles, chemisiers en soie jabot de dentelle et tailleurs Chanel seyant sur lequel elle ne manque jamais d’accrocher une plume de cygne, un porte bonheur offert par son frère jumeau. Il faut bien cela pour faire oublier qu’elle gère ce salon soins esthétiques et coiffure d’une main de fer alors qu’elle sait tout juste se servir d’une pince à épiler ou d’un peigne. Pour elle, c’est du business ; il suffit d’avoir de bonnes employées avec les bons diplômes et il faut bien reconnaître qu’elle était douée pour les affaires et qu’elle savait faire tourner sa boutique.
« – Madame Sylvie, vous m’avez demandé ?
– Ma chère Laurine faudrait voir à être à l’heure !
-Madame Sylvie, il y avait des embouteillages suite un accident ; un suicide sous le tram.
-Peu m’importe, vous n’aviez qu’à prévoir ! Veuillez vous en souvenir ! Laurine cet après midi, tous vos rendez-vous après seize heures sont annulés. Vous vous rendrez au domicile de Madame Loriot, au 18 rue lanterne. Elle a expressément demandé que se soit vous pour ses soins habitu… Que faites vous bouchée bée, et à hoqueter ? Prenez notes ! Vous la connaissez je pense. Et n’oubliez pas d’établir la facture.
Mais madame Sylvie, je ne vois absolument pas de madame Loriot dans mes clientes à domicile…Je vais devoir prendre le métro, la rue Lanterne est à l’autre bout de la ville…
Un bon point pour vous ! Vous connaissez votre Lyon par cœur ! Vous ne la savez pas qui est madame Loriot ?  Annette Loriot ? Alors pourquoi demande t-elle spécialement Laurine ! Et puis cessez de discuter ! Vous avez l’onglerie à préparer !
Je tombai des nues. Auparavant, c’était toujours Chantal qui se chargeait des tournées impromptues. Pourtant depuis plusieurs semaines, force m’était de constater qu’elle m’envoyait davantage aux domiciles des clientes. Mais le travail c’est le travail ! Fallait supporter les nouvelles idées lumineuses du chef. Je n’eus ensuite pas vraiment le temps de réfléchir à la question. Je fis d’abord les ongles d’une pimbêche et puis épilai le torse d’un vieux beau grincheux et douillet qui me conta dans le menu, comment il avait été chercheur d’or en Amérique et d’émeraudes en Colombie pensant ainsi me séduire. Ensuite, je rangeai soigneusement ma cabine, mis ma blouse dans le lave linge, nos blouses blanches devaient être immaculées .J’ai nettoyé et désinfecté ma surface de travail puis j’attrapai mon sac non sans avoir vérifié le contenu de ma mallette. Au moment où je franchissais la porte :
« Ah – Laurine, heureusement vous êtes encore là, j’ai omis de vous préciser que Madame Loriot sera peut-être un peu en retard, la porte sera ouverte et vous entrerez directement dans la pièce à droite un genre de boudoir bleu.
Je bredouillai un « bien madame » et je me mis en route. Je me pris à rêver. Je souhaitais rencontrer le prince charmant, mes quelques amants n’ayant jamais daigné réchauffer mon lit plus d’une semaine, ou qu’une aventure un peu chelou  border-Line vienne pimenter mon quotidien trop terne.
Je ne croyais pas si bien dire. Je progressai à petits pas dans la rue Lanterne ; j’eus du mal à repérer la maison. Les numéros attribués de manière fantaisiste ne se suivaient pas. Enfin j’arrivai subitement dans un espace en croissant de lune où je vis une grille entrouverte. Je suivis les instructions et allais m’installer dans le canapé quand en le contournant je trébuchai sur quelque chose… Mais c’est quoi ça encore ? Oh….Un cadavre !!! Un homme en costume gris était étendu, là par terre, une large tache brune sur la poitrine. Machinalement je tendis ma main vers la blessure ; je sentis un objet métallique qui ressemblait à ses ciseaux à ongles ;  je retirai vivement mes doigts ; ils étaient poisseux de sang.
En me relevant, je vis par la fenêtre une femme, les cheveux blancs qui tenait un cabas à provisions dans la main gauche, franchir l’entrée.
« – Qui est là ? Il y a quelqu’un ? demanda-t-elle avant de pénétrer dans le boudoir où elle fit quelques pas. Je compris qu’elle avait senti ma présence avant de me voir. Je me mis à hurler : « Attention, vous allez lui marcher dessus » !
Laurine se rua dehors, et, dans la rue, heurta un jeune homme qui passait là et qui la reçut dans ses bras non sans un brin de fierté.

Chapitre 2 – Récit de Thomas

J’avançai rapidement, cherchant le n°81 rue Lanterne, en comprenant de moins en moins comment le quartier était construit. Le système de numérotation était tellement farfelu que je me perdis dans ce dédale en croissant de lune. J’aboutis dans un cul de sac. Je contrôlai encore une fois l’adresse. C’était bien la bonne, plusieurs lectures ne l’avait pas changé. J’aperçus un magnifique chat roux sur le rebord d’une fenêtre qui avait l’air de surveiller la rue, quand sortant des bouches de l’enfer une jeune femme bondit hors d’une propriété. Elle se jeta sur moi, faillit me renverser ; je ne pus que la soutenir dans mes bras avec sans conteste un certain bonheur ; les jeunes filles en détresse ne me laissent jamais indifférent, surtout quand elles sont mignonnes. Et celle-ci pour être mignonne…
– Attention, pleurnicha-t-elle, j’ai du sang partout sur les mains !
– Moi aussi maintenant ! dis-je en revenant à la réalité.
Après l’avoir difficilement calmée, elle me raconta une histoire de cadavre. Je la laissais glisser doucement sur le trottoir contre la grille et me précipitai à l’intérieur. Elle avait dit vrai ! Un cadavre gisait dans un petit salon, une paire de ciseau de coiffeur posée sur une blessure sanglante.
La police arriva rapidement. Nous étions, Madame Loriot, Laurine, elle m’avait confié son prénom et moi, silencieux devant un breuvage au goût bizarre, que l’on nommait café.
Le capitaine Burel, fit les constations d’usage et l’équipe de l’identité judiciaire procéda aux relevés d’empreintes et tout le toutim. Le capitaine Burel recueillit les premiers témoignages.
Le mort, habillé d’un complet gris, avait une carte de visite dans sa poche de son veston. Il semblait être généalogiste et portait le nom de V. Hugo. On ne peut pas l’inventer !
Laurine Gallonet expliqua au policier Burel, les raisons de sa présence. Elle avait respecté à la lettre les consignes de sa patronne, Mme Sylvie Leroux, directrice de l’établissement « Un temps pour soi ». Elle ne connaissait pas le mort.
Madame Annette Loriot tripotait les manches de son pull rose corail qui peluchait. Elle nia farouchement avoir appelé une esthéticienne. Elle s’était rendue à l’institution d’enseignement privé où elle était professeur de maths. Elle avait cours de de 14h 30 à 15h 45, elle ne connaissait ni la jeune demoiselle ni le mort, chez elle ! Quand je me permis de lui redemander si elle avait déjà vu ce Monsieur Hugo, elle me répondit vertement :
« Comment osez-vous ? Quel malheur ! »
Madame Annette Loriot se résigna à préparer un sac ; elle ne pouvait rester là ; on allait mettre les scellées. Quant à Laurine, Burel la fit raccompagner chez elle. Il irait plus tard au salon « Un temps pour soi » pour faire la causette avec Mme Sylvie Leroux.
Je sortis avec le capitaine Burel faire le tour de la maison. Du coin de l’œil nous vîmes la jeune fille entrer rapidement dans la maison et en ressortir tout aussi vite.
« – Alors Thomas, quel bon vent t’a amené ici sur les lieux d’un crime, en compagnie, je te l’accorde, d’un joli brin de fille. ». Toujours à courir la prétentaine !
Là je m’aperçus que je ne me m’étais pas présenté. Je suis lieutenant colonel de gendarmerie. Pendant dix ans, j’ai servi à la DGSE, activité passionnante et dangereuse, pas vraiment compatible avec une vie de famille. Et puis dans les services secrets, les occasions ne manquent pas. Depuis plus d’un an, je travaille avec les services de douanes. Je connais Richard Burel depuis qu’en culottes courtes, nous courrions les bois et les chemins de campagne.
– « Ah tu as remarqué ! Ne blague pas ! Ses beaux yeux bleu pervenche en amande et ses cheveux blond vénitien aux reflets roux. As-tu sentis son parfum de benjoin ? Et son jean moulant ? Et si tu avais vu son regard affolé d’oiseau tombé du nid !
– Te voilà sous son charme ! N’oublie pas qu’elle est suspecte ! Mais Tu ne m’as pas répondu ? que faisais-tu justement là ?
– Une enquête sur des trafics d’œuvres d’arts ; je cherchais le n° 81 de la rue…
– Tuyau crevé…Tu t’es fourvoyé ; le 81 se trouve de l’autre côté. Il fallait prendre à gauche puis encore une fois, puis à droite. La maison est habitée par un couple. Lui, un drôle de provincial, entrepreneur dans les travaux publics ; il a pris sa retraite depuis quelques années, suite à une faillite, disons, un peu frauduleuse. Elle, une femme élégante, plus jeune que lui mais surtout qui a hérité d’une fortune considérable d’un oncle d’Amérique venant a point nommé pour éviter à son mari la prison. Ah l’argent et son pouvoir ! Bon, tu viens, je boucle, et on va questionner madame Sylvie machin directrice du salon.
Nous allions fermer la porte quand :
« Richard, dis-je d’une voix étranglée la photo, la photo dans le cadre a disparu. » Aussitôt la vision de Laurine entrant et sortant nous vint à l’esprit.
« On dirait que ta beauté fatale est de plus en plus suspecte. »

Chapitre 3 –  le lendemain du crime de Vincent Hugo

Lovée contre le corps chaud de Thomas, j’étais un peu rassurée. Il ne m’avait posé aucune question juste une petite allusion, hier soir pendant que nous dînions. Je me pelotonnai un peu plus contre lui. J’étais bien sous la couette avec lui, mais dans un sacré pétrin. Les images de la veille revinrent me tourmenter ; un vrai cauchemar.
D’abord, un cadavre découvert dans un endroit inconnu, mes mains maculées de sang, ensuite penchée sur le mort, les doigts sur la paire de ciseaux, j’avais relevé la tête et je l’avais vue, là, sous mes yeux ; la photo, ma photo ! Impossible, c’était tout bonnement impossible ; tout à fait incroyable ! Puis une femme que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam m’avait préparé du café, enfin un ersatz de café que nous avions « dégusté » en compagnie d’un inconnu ; pas mal du tout l’inconnu que j’avais bousculé ne me précipitant dehors. Dire que le matin même, je me plaignais de ne pas vivre d’histoire croustillante !
J’avais subtilisée la photo ! Ils allaient bien le découvrir et je serai suspecte number one ! Un peu de ma vie, cette photo. J’ai la même, plus petite dans mon porte cartes ; enfin je l’avais, je l’ai perdue il y a quelques jours. Combien de fois avais-je contemplé ce cliché ancien aux couleurs estompées ; quatre jeunes filles qui souriaient à l’objectif le regard heureux. Pourquoi et comment cette photo était en possession de cette Mme Loriot ! Qu’est-ce qui me reliait à elle ? Je nierai bien évidemment, je nierai tout quand le capitaine Burel et son bel acolyte viendraient demain au salon comme ils l’avaient annoncé. Quelles preuves avaient-ils ? Et venaient-ils pour moi ? M’avaient-ils vue quand j’étais rentrée et re-sortie très vite de la maison pendant qu’ils jacassaient dans le jardin.
J’avais pris une douche brûlante suivie d’une autre glacée pour chasser la fatigue et la peur. C’est alors que le téléphone avait sonné me faisant sursauter.
« – Mademoiselle Laurine Gallonet ? Colonel Thomas Drouet, vous vous souvenez ?
Evidemment que je me souvenais. Comment ne pas s’en souvenir ? Grand et mince, des mains et des ongles soignés, un regard bienveillant et un sourire ravageur, les cheveux coupés un peu trop court à mon goût mais militaire oblige … Sa voix chaude au timbre grave me fascinait. Quel âge ? Une trentaine ? Plus ? Il avait du grade quandmême ! Son appel avait renforçé mon anxiété.
Il dut trouver le temps long car il répéta :
– Laurine, vous vous souvenez de moi ? je voulais m’assurer que vous alliez mieux…
– Heu heu….
– Ecoutez, je pense que nous avons fait connaissance un peu brutalement. Accepteriez-vous de prendre un verre ? Disons vers 19h30 à la Brasserie Georges… A tout à l’heure.
Je n’avais pas eu le temps de bredouiller une répons qu’il avait déjà raccroché. J’étais si lasse et si inquiète. Alors j’avais séché ma chevelure un peu folle, l’avais disciplinée avec un peigne italien. J’avais hésité entre la tenue, la jupe-chemisier ou la robe un peu sexy, histoire de voir… mais voir quoi au juste… N’allait-il pas croire que je serai une conquête facile ? J’avais bien entendu sa conversation avec le capitaine Burel avant que ne dérobe la photographie. Elle revenait me hanter l’esprit. Il sait, il sait c’est sûr ! M’étais- je dis le cœur serré.
Finalement la petite robe rouge et un legging noir avaient eu ma préférence, complétés par un petit boléro en fausse dentelle noire et des chaussures à talons ; juste un peu de rimmel noir et une touche de parfum. Mon manteau était quelconque mais il faisait encore un peu frais en cette période de l’année.
Dans la brasserie régnait le bourdonnement normal d’un début de soirée. Un homme rougeaud, sûrement éméché déclencha l’hilarité au sein d’un groupe ; sûrement venait –il de raconter une blague des plus graveleuses. Le lieutenant colonel Thomas Drouet était déjà arrivé et se leva pour m’accueillir. Il me conduisit vers une table dans un coin tranquille au fond de la salle.

Après avoir passé la commande, pour moi juste un verre d’eau minérale, nous avions échangé quelques banalités. Il avait fait ses études de droit à la fac de Lyon puis était entré dans la gendarmerie. Je lui ai raconté que j’avais fait l’école d’esthétique après avoir passé une licence de lettres.
– Laurine, vous n’avez rien à me dire ou à me confier, si peu soit-il, m’avait-il demandé alors à brûle pourpoint.
Le charme était rompu, j’étais restée silencieuse devant mon verre d’eau triturant misérablement la tranche de citron qui ne m’avait rien fait. Il n’avait pas insisté mais j’avais bien senti un brin de déception quand il avait repris la parole.
Ensuite, nous avions dîné et s’était montré un compagnon plein de charme, d’attention et d’humour. Il m’avait raccompagnée et …. Je n’avais pas résisté à ses autres talents.
– Tu me caches quelque chose. Je ne suis pas pressé me dit-il soudain en me caressant la joue tendrement ; me sortant de ma délicieuse torpeur. Tu peux me faire confiance, ne serai-ce que parce que j’ai sérieusement enfreint la déontologie d’une enquête. Bon je pars chercher les croissants. Tu prépares le café ? Après, je file ; j’ai rendez-vous avec Richard, pour un interrogatoire dans un certain salon d’esthétique.
– Alors d’une petite voix, je me mis en devoir de lui expliquer ; à droite de la photo, c’est ma tante Rose, à gauche, c’est sa sœur aînée, ma mère et entre elles deux Sylvaine et sa petite sœur Suzanne agenouillée par terre , leur amies d’enfance et d’espiègleries. C’est tout ce que je sais. Mes parents sont morts il y a très longtemps dans un accident de voiture. C’est Rose qui m’a élevée. Je pense aller la voir à aujourd’hui midi.
– Pourquoi l’avoir prise ?
– Parce que j’ai eu peur que l’on m’accuse d’avoir tué ce Vincent Hugo ; j’avais la même dans mon porte carte en plus petit. Hélas, je l’ai perdue il y a quinze jours. Mais tu dois me croire, je ne l’ai pas tué !
Au moment où il passait la porte, son portable signala un message. Son visage se décomposa…
– Un problème ! C’est Richard me dit-il. Il m’attend « Au temps pour soi », une certaine Laurence a été retrouvée étranglée avec son écharpe.

chapitre 4 – Récit de Thomas Drouet

Après le coup de téléphone de Richard, j’étais perplexe.  Je ne pouvais décemment pas l’accompagner « Au Temps pour soi »,  je n’étais pas officiellement sur cette enquête et pourtant je m’y trouvai mêlé puisque j’allais à cette adresse et puis je  craignais aussi de briser la confiance de Laurine. Décidément elle me plaisait cette petite blondinette… Prélude à une histoire sérieuse ?  Mordu ?   avait dit Richard en riant.

Je déclinai son invitation et nous prîmes du rendez-vous pour déjeuner à 13h. J’étais chiffonné ; cette photo c’était la quadrature du cercle. La veille,  je l’avais repérée, certes un peu racornie, sur le bureau de la patronne de Laurine ; trois photos ? ou deux si Laurine avait perdue la sienne ? volée ? Pas de conclusions hâtives. Et puis, j’avais mon enquête sur le trafic d’œuvres d’arts.

Je repris le papier que mon indic avait griffonné comme un rebus, la lanterne pour la rue, le croissant de lune pour le lieu mais le 81 ? Les habitants ne correspondaient pas à mon « client » ; selon Richard, un entrepreneur à la retraite…Je tournai le papier dans tous les sens et je compris ma méprise. 18 – 81 c’était juste les chiffres inversés.

Je décidai d’aller faire un tour chez l’entrepreneur et chez Madame Loriot mais avant, je voulais rendre visite à la tante Rose, la tante de Laurine qui l’avait élevée. M’étais avis qu’il là avait là  un secret de famille. Quid du père ? Je fus accueilli chaleureusement, Laurine lui avait conté son aventure ; une jeune femme lieutenant de police, dépêchée par Richard  était venue bavarder. Rose  n’avait rien dit… Elle m’offrit du thé délicieusement parfumé tandis qu’elle sirotait un tilleul menthe.

Quand retrouvai Richard Burel à 13h il était très nerveux…

            « – La petite a été étranglée avec son  écharpe en soie… Pas de traces. D’après le légiste cela s’est passé hier en fin d’après midi. On en saura plus après l’autopsie. Ce qui m’inquiète  vraiment c’est le mobile. Et toi la photo, que t’as raconté Laurine ? Tu as joué le héros sauveur de la Belle !

            « – Comment sais-tu que nous nous sommes rencontrés ?

  • Mon imagination ! Ton portable était coupé ! Quand il est coupé c’est que…
  • Oui heu heu heu ! Ce matin je suis allé rendre visite à la tante de Laurine, celle qui l’a élevée ; elle m’a raconté une histoire incroyable ! »

Au fur et à mesure que je parlais, le visage de Richard changeait d’expression. On aurait dit qu’une idée se faisait jour. Etions-nous à l’unisson ?  Son portable vibra ; il blêmit me fit signe de l’accompagner et ne prononça plus un mot.

Quand nous arrivâmes au commissariat, un gardien de la paix, lui remit une enveloppe.

« – Une jeune femme, une certaine Laurence l’a apportée hier. Elle a téléphoné le matin, elle voulait vous voir  parce que « ça ne collait pas ». Elle est passée ici vers 12h 30, vous a attendu mais pressée, elle est répartie en vous laissant ce mot. »

Richard  déchira l’enveloppe fébrilement et maugréant après la bêtise du gardien. Au lieu de rester les bras ballants, je demandai à jeter un coup d’œil sur la perquisition de la maison de Madame Annette Loriot. Bingo ! Je n’avais pas été malin…la ficelle est grosse pourtant ! Bon sang mais c’était bien sûr…

Les caves et les égouts… un classique. On passe d’une cave à l’autre, on ressort par le boyau des égouts et on remonte l’escalier qui donne dans l’abri des services techniques. Hop le tour est joué.

Le «  client », c’était Madame Annette Loriot.  J’eus l’impression de tomber dans  un abîme. La nouvelle n’était pas si bonne.

Richard me fit revenir sur terre.

–  Thomas, lorsque nous sommes allés la première fois « Au temps pour soi », nous avons informé tout le personnel de la situation de Laurine qui choquée, elle était rentrée chez elle. La miss Sylvie et toutes les employées ont confirmé les déclarations de Laurine. Sauf que la petite Laurence après coup, s’est rendue compte que quelque chose  clochait. Elle en fit part à ses collègues puis a cherché à me joindre.  Mais absent, elle m’a écrit un billet en disant :    « si, Mr Le Capitaine voulait la voir, elle retournait au salon.

–  et qu’est-ce qui ne colle pas demandai-je vaguement inquiet ?

  • Sylvie ! Sylvie n’était pas au salon pendant la pause déjeuner le jour de la mort du père V. Hugo, contrairement à ses affirmations. Il n’y a pas eu d’appel non plus pour un rendez-vous. En fait après être sortie avec deux collègues pour déjeuner, Laurence est revenue un quart d’heure plus tard ; le menu du jour ne lui plaisait pas, elle a juste acheté une salade composée. Sylvie nous a menti : Pourquoi ?
  • Je commençais à comprendre… J’avais des infos que Richard ne connaissait pas.
  • Il faut que je rende visite à l’entrepreneur, dis-je et vite !

Richard m’accompagna ;  cette fois c’est moi qui menais l’enquête.

Madame Suzanne Leroy, nous accueillit avec un sourire gracieux. Très volubile, elle nous fit asseoir dans de confortables fauteuils et appela son époux qui taillait des herbes dans le jardin.

  • Quelle situation dramatique ! C’est terrible pour Madame Loriot. Une dame si gentille si vertueuse… Jamais d’histoire…Bla bla bla …Nous nous connaissions peu juste bonjour bonsoir… bla bla bla…. N’est-ce pas Adrien ? dit-elle en se tournant vers son mari qui entrait.
  • Vous êtes à la retraite je crois ?, Monsieur Leroy dis-je…
  • Oui mon épouse a fait un héritage conséquent, il y un an et demi et nous avons pu nous retirer des affaires, répondit-il soudain anxieux, en tripotant un bibelot de  ferronnerie d’art,  vierge de poussière.
  • Sauf que votre épouse n’est pas la vraie héritière ! Je vis leurs visages se décomposer, je continuai : –   Avec l’aide d’Annette Loriot, vous avez usurpé l’identité de sa fille, vous vous êtes procurés des faux papiers.
  • Je vous demande pardon, Annette n’a pas d’enfant, elle est veuve depuis longtemps insista Leroy, plus mort que vif ; Je la connais depuis longtemps !
  • Ah ! je croyais juste bonjour bonsoir. Je confirme, elle a bien une fille et cette fille c’est Laurine Gallonet !

La belle Suzanne se mit à pleurnicher ; je lui coupai la parole en déclarant :

            – Et ce n’est pas tout…Vous êtes la sœur de Madame Sylvaine Dumoulin connue sous le prénom de Sylvie.

Chapitre 5 – récit de Richard Burel 

 J’avais passé les bracelets à tout ce petit monde, les Corroy et Madame Sylvie Desmoulins et son frère jumeau complice. De son coté,  Thomas, lui, avait mis en garde à vue la mère de Laurine. Il avait fait son boulot correctement.  Il n’avait rien à se  reprocher.

Pour le distraire, je l’avais invité à  dîner mais il n’avait  que pignoché dans son assiette jouant avec sa fourchette.

            « – Appelle ta belle lui fis-je avec un sourire. Elle a juste témoigné. Elle est rentrée chez elle.

  • J’ai arrêté sa mère… Et puis son histoire comment lui dire ? tu as oublié ?

Non, impossible ! Quatre jeunes filles ! Amies d’enfance… partageant tout. De la maternelle au lycée, des espiègleries aux premiers émois d’adolescentes ; Jeannette, Rose sa sœur cadette puis Sylvaine et Suzanne celle-ci un peu  plus jeune. Alain,  jumeau de Sylvaine avait pris une photo une journée chaude de mai ; vestige des temps légers et heureux.

Après tout est parti en vrille ; mauvaises fréquentations, délinquance, deals louches, argent facile puis les gros dérapages. Rose, seule est restée dans le droit chemin…. Les autres sombrèrent.

Tout commença quand, Alain, étudiant aux beaux arts, faussaire de génie monta, avec sa sœur et Jeannette  puis  plus tard avec Suzanne, un réseau de trafic d’arts. Il peignait les tableaux, sculptait, dessinait des pastels etc. Les filles organisaient les ventes. Les oeuvres s’écoulaient bien, jusqu’au jour où l’escroquerie fut éventée.  Grâce à un jeune avocat qualifié et aux dents si longues que le parquet se rayait sur son passage, Edouard Merlin, amateur d’arts, le quartet de malfrats put sortir du pétrin. Rose mit sa sœur à la porte, la sommant de ne plus mettre les pieds chez elle tant qu’elle n’aura pas un boulot sérieux…

Jeannette revint pourtant quelques mois après. Enceinte du fringant Edouard Merlin, parti exercer ses talents dans un prestigieux cabinet  new-yorkais, elle se retrouvait à la rue. Il ne lui avait laissé que de la « menue monnaie » pour faire ce qu’elle jugerait bon ! Jeannette n’avorta pas.  Elle accoucha d’une petite fille, Laurine, s’en désintéressa totalement, la confia à Rose et repartit vers ses aventures douteuses mais juteuses. Rose n’a jamais osé dire la vérité à sa nièce… instinct de préservation de la famille probablement.

Après le récit de Rose beaucoup plus long et  détaillé, Thomas avait tout vérifié.

Le jumeau de Sylvaine, Alain, était faussaire parmi les meilleurs du monde, expert en calligraphie et spécialiste en faux papiers ; exit donc, Jeanne Gallonet et Sylvaine, voilà Annette Loriot et Sylvie Desmoulins, Suzanne garda son identité et épousa très jeune l’entrepreneur Adrien Corroy. Ils reprirent leurs « petites affaires. Grâce à lui, ils firent l’acquisition de deux maisons contiguës rue Lanterne. Ils s’arrangèrent pour les numéros de rue… Quoi de plus facile pour brouiller les pistes. Les œuvres transitaient par les souterrains, le salon de beauté-coiffure servait de couverture.

Mais même dans plus belle pelote de laine, il  y a des nœuds. Et il n’ait pas de bonne compagnie qui ne se quitte lorsque l’enjeu permet les trahisons.

L’apparition dans leur paysage de Monsieur Vincent Hugo, fut le nœud qui brisa la fragile harmonie. Généalogiste mandaté par un notaire, il avait recherché Laurine Gallonet, seule et très très riche héritière de Maître Edouard Merlin, avocat américain décédé d’une longue maladie. Avant de mourir, il avait mis ses affaires en ordre, et soulager sa conscience. Monsieur Hugo fit la même erreur que Thomas le jour du crime, entre le 18 et le 81 de la rue Lanterne. Il fut reçut par Suzanne Corroy croyant avoir affaire à Melle Gallonet. Quel héritage… un  émerveillement que tous ces dollars. Elle endossa l’identité de Laurine. Elle offrit une  contrepartie généreuse à Annette puis  oublia qu’en affaires il faut être réglo. Annette patienta plus d’un an avant de contacter  le notaire pour dénoncer l’escroquerie. Berné, Vincent Hugo fit une autre enquête et convint d’un nouveau rendez-vous. Suzanne prit peur  alerta sa sœur Sylvie qui conçut son plan diabolique et sut exactement quoi faire !

Elle  détenait la preuve de la filiation de Laurine. Oh depuis peu ! Laurine avait renversé  son sac à main, la précieuse photo avait glissé sous un meuble. Elle garda l’info secrète.

Le jour du rendez-vous, elle accueillit Vincent Hugo qu’elle poignarda  prenant bien soin de  laisser   l’arme du crime, une paire de ciseaux  de manucure, pour empêcher tous  saignements. Par le souterrain, le corps fut charrié et déposé dans le salon d’ Annette Loriot,  absente ce jour,  à cette heure précise. Elle arracha les ciseaux de la plaie afin que le sang afflue et se répande.

Il ne restait plus à Sylvie qu’à rentrer « Au temps pour soi », à raconter une histoire de téléphone, d’envoyer Laurine qui serait inévitablement soupçonnée ainsi que sa mère. Elle faisait d’une pierre deux coups, ensuite, elle vendrait le salon et disparaîtrait encore une fois changeant de nom.

Mariette, rentrée au salon pendant la pause de midi comprit trop tard que sa patronne avait menti. Elle le paya de sa vie, pauvre martyre d’une histoire qui la dépassait.

Epilogue : 

Laurine attendait sur le palier la mine un peu défaite, quand Thomas rentra chez lui.

– Ton ami, Richard Burel m’a donné ton adresse… Je sais pour ma mère. C’était ton boulot !  Jusqu’à présent je ne la connaissais pas. Je l’aiderai si elle le souhaite.

Sans  laisser le temps de sa réponse, elle enchaîna :

– Nous deux, on fait quoi maintenant ?

Elle était entrée, déjà son parfum de benjoin embaumait la pièce. Elle ôta son manteau découvrant une petite robe rouge sang. Elle était ravissante et je n’ai pas résisté.

Fin

Largement inspiré d’Agatha Christie

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